Huygens, l'atterrissage sur Titan
La sonde Huygens est l'atterrisseur de l'Agence spatiale européenne destiné à Titan, la plus grande lune de Saturne. Larguée par Cassini le 25 décembre 2004, elle pénètre dans l'atmosphère de Titan le 14 janvier 2005, descend sous parachute pendant environ 2 h 27 min et se pose sur une plaine humide parsemée de galets arrondis de glace d'eau. Elle transmet depuis la surface pendant 72 minutes, jusqu'à ce que Cassini passe sous l'horizon : c'est encore aujourd'hui l'atterrissage le plus lointain jamais réalisé.
Sommaire
Concevoir un atterrisseur pour une surface inconnue
Lorsque Huygens est conçue au début des années 1990, personne ne sait à quoi ressemble la surface de Titan : Voyager 1 n'a vu qu'une brume orangée et opaque. Roche, glace, gadoue d'hydrocarbures ou océan d'éthane liquide ? Faute de réponse, la sonde est construite pour flotter si nécessaire et pour recueillir l'essentiel de ses données pendant la descente. Survivre au contact avec le sol serait un bonus.
La sonde porte le nom de Christiaan Huygens, découvreur de Titan en 1655, qui travailla ensuite quinze ans à Paris au sein de l'Académie royale des sciences (voir Huygens et Cassini, les astronomes). Elle est assemblée à Cannes par Aérospatiale pour le compte de l'ESA, et son responsable scientifique, Jean-Pierre Lebreton, est français. La France est présente jusque dans les instruments.
Six instruments
| Instrument | Mesures | Responsable |
|---|---|---|
| HASI | Température, pression, densité, propriétés électriques | Marcello Fulchignoni (Observatoire de Paris) |
| GCMS | Composition des gaz | NASA Goddard |
| ACP | Composition des aérosols | Guy Israël (Service d'aéronomie du CNRS) |
| DISR | Images, spectres, éclairement | Université d'Arizona |
| DWE | Vents, par effet Doppler sur le signal radio | Université de Bonn |
| SSP | Propriétés physiques de la surface | Open University (Royaume-Uni) |
Un échec évité en plein vol
En 2000, alors que Cassini file vers Jupiter, un test en vol révèle un défaut de conception : le récepteur de Cassini chargé de relayer les signaux de Huygens ne supporte pas le décalage Doppler prévu pendant la descente, et la plupart des données auraient été perdues. Une équipe commune ESA–NASA revoit toute la géométrie de la mission : l'orbite de Cassini est modifiée pour passer bien plus loin de Titan pendant le relais, ce qui réduit la vitesse relative, et l'arrivée de la sonde est repoussée de novembre 2004 à janvier 2005.
La descente, étape par étape
- Croisière. Séparée le 25 décembre 2004, Huygens dérive pendant 20 jours, en rotation pour rester stable, systèmes en sommeil.
- Entrée. Le 14 janvier 2005, elle aborde le sommet de l'atmosphère à environ 6 km/s. Le bouclier thermique la freine à quelque 400 m/s en quelques minutes.
- Parachutes. Un parachute pilote arrache le capot arrière et déploie le parachute principal de 8,3 m vers 180 km d'altitude. Au bout de 15 minutes, celui-ci est largué au profit d'un parachute plus petit, de 3 m, pour que la sonde touche le sol avant l'épuisement de ses batteries.
- Sous la brume. En dessous de 30 km environ, la brume s'éclaircit et la caméra dévoile le paysage : des hauteurs claires entaillées de chenaux sombres et ramifiés, qui descendent vers une plaine plus sombre, comme une côte vue d'avion.
- Contact. Huygens se pose à environ 4,5 à 5 m/s. L'analyse ultérieure de ses capteurs suggère qu'elle a creusé une petite empreinte, rebondi, glissé de 30 à 40 cm et oscillé quelques secondes avant de s'immobiliser.
Ce que Huygens a découvert
Le sol a la consistance d'un sable humide et tassé, que certains ont comparé à une crème brûlée : une fine croûte sur un matériau plus meuble. Le pénétromètre et le réchauffement du sol sous la sonde libèrent du méthane, preuve que le terrain est imbibé d'hydrocarbures liquides. Autour de la sonde gisent des galets arrondis de glace d'eau, jusqu'à 15 cm environ, polis par un liquide en mouvement : l'indice le plus fort que pluies et rivières de méthane sculptent le paysage de Titan.
Dans l'atmosphère, Huygens mesure le profil de température, confirme la composition azote-méthane, relève une humidité de méthane d'environ 50 % près du sol et détecte de l'argon 40, signe que des gaz s'échappent de l'intérieur. Les vents dépassent 400 km/h en altitude mais retombent à une légère brise près de la surface. Un signal électrique de basse fréquence enregistré pendant la descente a ensuite été interprété par une équipe française, autour de Christian Béghin (LPC2E, Orléans), comme l'indice possible d'un océan souterrain conducteur, hypothèse confortée par les mesures de gravité de Cassini.
Le canal perdu
Huygens émettait sur deux canaux radio redondants. À cause d'une commande oubliée, Cassini n'a jamais allumé le récepteur de l'un d'eux, le canal A. L'expérience de mesure des vents et environ la moitié des quelque 700 images prévues sont perdues. Les vents sont sauvés depuis le sol : des radiotélescopes terrestres, notamment en Australie et aux États-Unis, captent directement le faible signal porteur de la sonde et suivent ses mouvements. Ils entendront Huygens depuis la surface pendant plus de trois heures, bien après que Cassini a cessé d'écouter.
Héritage
Le site d'atterrissage a été baptisé station commémorative Hubert-Curien, en hommage au ministre français de la Recherche, grand artisan de l'Europe spatiale et du lanceur Ariane. Les résultats de Huygens ont guidé la conception de Dragonfly, le giravion de la NASA qui volera au-dessus de Titan dans les années 2030. Pour le contexte général, voir Cassini-Huygens et les lacs et mers de Titan.
Questions fréquentes
Quand Huygens s'est-elle posée sur Titan ?
Le 14 janvier 2005, au terme d'une descente d'environ 2 h 27 min dans l'atmosphère. Elle s'était séparée de Cassini le 25 décembre 2004.
Qu'a vu la sonde Huygens sur Titan ?
Depuis le ciel, des réseaux de chenaux ramifiés ; au sol, une plaine de galets arrondis de glace d'eau sur un terrain sableux imbibé de méthane, sous un ciel orangé.
Combien de temps Huygens a-t-elle fonctionné sur Titan ?
Cassini a reçu 72 minutes de données depuis la surface avant de passer sous l'horizon. Les radiotélescopes terrestres ont capté le signal de la sonde pendant plus de trois heures après l'atterrissage.
Huygens est-elle l'atterrissage le plus lointain ?
Oui. Titan, alors à environ 1,2 milliard de km de la Terre, reste le monde le plus éloigné sur lequel un engin se soit posé, et la seule lune, hormis la nôtre, à avoir accueilli un atterrissage en douceur.
Sources
- ESA : Cassini-Huygens
- NASA Science : Cassini mission
- Lebreton, J.-P. et al., « An overview of the descent and landing of the Huygens probe on Titan », Nature 438, 2005
- Tomasko, M. G. et al., « Rain, winds and haze during the Huygens probe's descent to Titan's surface », Nature 438, 2005