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Saturne dévorant un de ses fils, de Francisco de Goya

Mis à jour le · 9 min de lecture

Saturne dévorant un de ses fils (Saturno devorando a su hijo) est une peinture de Francisco de Goya réalisée vers 1819-1823 directement sur le plâtre d'un mur de sa maison de campagne près de Madrid, la Quinta del Sordo. On y voit le dieu Saturne, les yeux exorbités, surgir de l'obscurité pour déchiqueter le corps décapité de l'un de ses enfants. Transposé sur toile dans les années 1870, le tableau est conservé au musée du Prado depuis 1881 : c'est la plus célèbre des quatorze Peintures noires.

Sommaire
  1. Ce que montre le tableau
  2. Datation et Quinta del Sordo
  3. Du mur à la toile : l'arrivée au Prado
  4. Les interprétations
  5. Analyse plastique
  6. Goya et Rubens
  7. Réception et postérité
  8. Voir le tableau au Prado
  9. Questions fréquentes
  10. Sources

Ce que montre le tableau

Sur un fond presque entièrement noir, un vieillard gigantesque et nu occupe tout l'étroit format vertical, les genoux fléchis comme s'il s'accroupissait, le corps butant contre les bords comme si le cadre était trop petit pour lui. De longs cheveux gris s'échappent autour de sa tête ; ses yeux sont grands ouverts, le blanc éclatant, et sa bouche béante s'abat sur le corps qu'il serre à deux mains.

La victime n'est pas un nourrisson, comme dans la plupart des représentations antérieures du mythe, mais un corps aux proportions d'adulte, vu de dos. La tête et un bras ont déjà disparu ; les mâchoires du dieu se referment sur l'autre bras. Ses doigts s'enfoncent dans le dos de sa proie, et la seule couleur franche du tableau, un rouge cru, signale la chair arrachée.

Le sujet vient de la mythologie gréco-romaine. Averti qu'un de ses enfants le renverserait, Cronos, le dieu grec que les Romains identifiaient à Saturne, avalait chacun de ses rejetons à la naissance, jusqu'au jour où son épouse Rhéa (Ops chez les Romains) lui fit avaler une pierre emmaillotée et sauva Zeus, le futur Jupiter. Le récit se trouve dans la Théogonie d'Hésiode (voir Saturne et Cronos et la famille de Saturne), où le dieu engloutit ses enfants tout entiers. Celui de Goya mord et arrache : le mythe cosmique devient boucherie.

Datation et Quinta del Sordo

Goya achète la Quinta del Sordo (« la maison du Sourd ») en février 1819. La propriété se trouve sur la rive droite du Manzanares, face à Madrid ; elle doit son surnom à un ancien propriétaire, mais il convient aussi au peintre, sourd depuis une maladie en 1792-1793. À 72 ans, Goya réchappe d'une nouvelle maladie grave en 1819 (dont témoigne l'Autoportrait avec le docteur Arrieta, 1820) et vit là avec sa compagne Leocadia Zorrilla et les enfants de celle-ci.

Il couvre les murs de deux salles, une par niveau, de quatorze scènes peintes à l'huile directement sur l'enduit. Personne ne les a commandées et aucune lettre conservée de Goya n'en parle. La datation habituelle, vers 1819-1823, va de l'achat de la maison jusqu'en 1823, année où, avec le retour de l'absolutisme, Goya cède la propriété à son petit-fils Mariano avant de partir pour Bordeaux en 1824 ; il y meurt en 1828.

Saturne se trouvait dans la salle du rez-de-chaussée, souvent identifiée comme une salle à manger, avec Judith et Holopherne, Le Sabbat des sorcières, Le Pèlerinage à San Isidro, La Leocadia, Deux vieillards et Deux vieillards mangeant de la soupe. Goya n'a donné de titre à aucune de ces œuvres : les noms actuels viennent des inventaires et descriptions établis après sa mort, à commencer par celui de son ami Antonio de Brugada en 1828. L'ensemble du cycle est présenté sur notre page consacrée aux Peintures noires de Goya.

Du mur à la toile : l'arrivée au Prado

En 1873, la Quinta est achetée par le banquier franco-allemand Frédéric Émile d'Erlanger. Avant la dépose, le photographe J. Laurent photographie les peintures en place : ces clichés sont aujourd'hui le principal témoignage de leur état d'origine. Vers 1874, le restaurateur du Prado Salvador Martínez Cubells détache les peintures murales et les transpose sur toile, une opération délicate qui entraîne des pertes de matière et des retouches. Erlanger expose les œuvres à l'Exposition universelle de Paris en 1878, où elles passent presque inaperçues, puis les offre à l'État espagnol en 1881. Elles n'ont plus quitté le Prado. La maison, elle, a été démolie au début du XXe siècle.

La photographie de Laurent diffère par endroits de la toile actuelle. Certains auteurs pensent que l'entrejambe du dieu était peint autrement à l'origine, peut-être avec un sexe en érection, et que ce détail aurait disparu ou été atténué lors de la transposition. Le cliché n'est pas assez net pour trancher : cela reste une hypothèse.

Les interprétations

Goya n'ayant laissé aucune explication, le tableau a reçu de nombreuses lectures. Aucune n'est démontrée, et plusieurs peuvent se combiner.

Le Temps qui dévore tout

La lecture la plus ancienne est allégorique. Depuis l'Antiquité, Saturne est confondu avec Chronos, le Temps, qui fait naître toute chose puis la consume (le tempus edax rerum, « le temps qui dévore tout », d'Ovide, Métamorphoses, XV). Peint par un homme sourd de plus de soixante-dix ans qui vient de frôler la mort, le tableau peut se lire comme une méditation sur la vieillesse et la finitude, dans la lignée de la mélancolie saturnienne : Saturne était l'astre des vieillards, de la bile noire et du génie tourmenté.

L'Espagne qui dévore ses enfants

Beaucoup d'historiens rattachent les Peintures noires à la situation politique espagnole. Ferdinand VII, rétabli en 1814, persécute les libéraux ; le Triennat libéral (1820-1823) est écrasé en 1823 par l'intervention française des « Cent Mille Fils de Saint Louis », suivie d'une vague de répression. Dans ce contexte, Saturne peut figurer un État, un roi ou une nation qui détruit son propre peuple, thème que Goya avait déjà traité sans mythologie dans Les Désastres de la guerre. Lecture plausible, mais fondée sur le contexte et non sur une déclaration de l'artiste.

Le père et le fils, Goya et Leocadia Zorrilla

Les lectures psychologiques partent de la vie du peintre. Des nombreux enfants qu'il eut avec Josefa Bayeu, seul Javier atteignit l'âge adulte, et père et fils semblent avoir été distants. D'autres s'attachent à Leocadia Zorrilla, de quarante ans sa cadette, qui vivait à la Quinta avec sa fille Rosario, parfois présentée (sans preuve) comme l'enfant du peintre ; les auteurs qui retiennent l'hypothèse d'un Saturne ithyphallique y voient une angoisse liée à l'âge et à la virilité. Dans la salle, Saturne (un homme qui détruit) côtoyait Judith et Holopherne (une femme qui tue un homme), sous le regard de La Leocadia, d'où l'idée d'un programme sur les sexes, le pouvoir et la mort. Ce sont des interprétations, pas des intentions documentées.

Le débat sur l'attribution

En 2003, l'historien de l'art espagnol Juan José Junquera a soutenu, à partir d'actes de propriété, que l'étage de la Quinta n'avait été construit qu'après le départ de Goya, si bien qu'une partie au moins du cycle ne pourrait pas être de sa main ; le nom de son fils Javier a été avancé comme auteur possible. Le Prado et la plupart des spécialistes de Goya, dont Nigel Glendinning, ont rejeté cette thèse en invoquant les témoignages anciens sur les peintures, l'inventaire de Brugada et la technique des œuvres. La thèse de Junquera reste minoritaire, mais elle fait partie de l'histoire du tableau.

Analyse plastique

Saturne fonctionne par compression. Le format est trop étroit pour la figure : la tête touche presque le bord supérieur, un genou est coupé par le bord inférieur, et les bras se referment en anneau autour de la victime. Ni décor, ni ligne de sol, ni horizon. La lumière, venue de la gauche, accroche le front, les yeux saillants, les phalanges et le corps pâle de la victime ; le reste se dissout dans le noir. La palette se réduit à des noirs, des bruns, des ocres, des blancs grisâtres et ce rouge unique, posés vite et en pâte, en touches traînées ou raclées qui laissent l'anatomie inachevée ; des bruns et des gris affleurent sous les noirs, si bien que la figure paraît sortir de l'ombre plutôt que se détacher sur elle.

Le visage est la clé. Le Saturne de Goya n'a l'air ni cruel ni triomphant : il a l'air terrifié, comme saisi par une pulsion qu'il ne maîtrise pas. Cette ambiguïté, un dévoreur qui semble la première victime de son propre geste, distingue l'image d'une simple scène d'horreur et lui donne sa puissance psychologique.

Goya et Rubens

Goya connaissait le Saturne de Pierre Paul Rubens, peint en 1636-1638 pour le pavillon de chasse de Philippe IV, la Torre de la Parada, et lui aussi conservé au Prado. La comparaison est éclairante :

Rubens, Saturne (1636-1638)Goya, Saturne (vers 1819-1823)
ContexteCommande royale, cycle d'OvidePeinture murale privée, sans commande
VictimeNourrisson qui hurleCorps décapité de taille adulte
SaturneVieux dieu musclé, avec sa fauxDécharné, accroupi, l'œil fou
DécorCiel et trois étoilesNoir absolu
ClimatDrame mythologique maîtriséFolie et panique

Rubens raconte un mythe ; Goya supprime tous les attributs narratifs (ni faux, ni ciel, ni pierre, ni Rhéa) pour ne garder que l'acte. Les trois étoiles au-dessus du dieu de Rubens évoquent la planète, que Galilée avait vue en 1610 comme un astre « triple » faute de distinguer les anneaux (voir l'histoire de l'observation de Saturne).

Réception et postérité

Presque inconnues avant la fin du XIXe siècle, les Peintures noires sont redécouvertes au XXe comme des œuvres en avance sur leur temps, une référence pour l'expressionnisme, le surréalisme et la peinture figurative moderne. Saturne est devenu l'une des images les plus reproduites de l'art occidental, en couverture de livres, sur des pochettes d'albums, des affiches et des mèmes, et un raccourci du dessin de presse quand un pouvoir « dévore ses enfants ». Pour la tradition plus large, voir Saturne dans la peinture.

Voir le tableau au Prado

Saturne dévorant un de ses fils est exposé en permanence au musée du Prado, à Madrid, avec les autres Peintures noires, dans le bâtiment Villanueva. Les peintures sont réunies dans une salle dédiée qui rappelle leur disposition dans la Quinta ; les accrochages évoluant parfois, consultez le plan à jour sur le site du musée du Prado avant la visite. La photographie n'est pas autorisée dans les salles.

Questions fréquentes

Pourquoi Goya a-t-il peint Saturne dévorant son fils ?

On ne le sait pas avec certitude. Goya l'a peint pour lui-même, sur un mur de sa maison, sans jamais l'évoquer par écrit ni lui donner de titre. Les principales lectures le relient au temps et à la vieillesse, à la répression politique en Espagne vers 1820-1823 et à la vie personnelle et familiale du peintre.

Où se trouve Saturne dévorant un de ses fils ?

Au musée du Prado, à Madrid, depuis 1881. La peinture a été détachée du mur de la Quinta del Sordo et transposée sur toile vers 1874.

Saturne dévore-t-il un fils ou une fille ?

Le mythe parle de fils et de filles, et le titre espagnol dit « son fils ». Certains trouvent le corps de la victime ambigu, voire féminin, mais le tableau ne permet pas de trancher.

Quelle différence entre le Saturne de Goya et celui de Rubens ?

Rubens (1636-1638) montre un dieu puissant mordant un bébé en pleurs sous trois étoiles, dans un style baroque soigné. Goya supprime attributs et décor et peint une figure affolée qui déchiquette un corps d'adulte, en touches sombres et rapides.

Sources

  • Musée du Prado, notices des Peintures noires de Goya et du Saturne de Rubens
  • Nigel Glendinning, Goya and His Critics, Yale University Press, 1977
  • Juan José Junquera, Las Pinturas negras de Goya, Scala, 2003
  • Hésiode, Théogonie, v. 453-506 ; Ovide, Métamorphoses, XV, 234
  • Encyclopaedia Britannica, « Francisco Goya »

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