Les Peintures noires de Goya
Les Peintures noires (Pinturas negras) sont quatorze peintures murales que Francisco de Goya exécuta à l'huile directement sur les murs de sa maison des environs de Madrid, la Quinta del Sordo, vers 1819-1823. Sombres par la couleur comme par les sujets, peintes sans commanditaire et jamais titrées par l'artiste, elles ont été transposées sur toile dans les années 1870 et sont conservées au musée du Prado depuis 1881. La plus célèbre est Saturne dévorant un de ses fils.
Sommaire
La maison et le contexte
Goya achète la Quinta del Sordo, une maison de campagne à étage située face à Madrid, de l'autre côté du Manzanares, en février 1819. Il a 72 ans, il est complètement sourd depuis 1792-1793 et s'apprête à traverser une maladie qui manque de l'emporter. L'Espagne est gouvernée par Ferdinand VII, revenu au pouvoir absolu en 1814 ; la révolution libérale de 1820 ouvre trois années de régime constitutionnel, closes en 1823 par l'intervention militaire française et une réaction impitoyable. Goya, ancien premier peintre de la Chambre, vit à la Quinta avec Leocadia Zorrilla et ses enfants. En 1823, il cède la maison à son petit-fils Mariano ; en 1824, il part pour la France et meurt à Bordeaux en 1828.
Les peintures couvraient les murs de deux salles de dimensions voisines, l'une au rez-de-chaussée, l'autre à l'étage. Aucune lettre, aucun contrat, aucune note de Goya ne les mentionne. Leur disposition d'origine nous est connue par l'inventaire de son ami Antonio de Brugada (1828), la description de l'écrivain français Charles Yriarte (1867) et les photographies prises par J. Laurent peu avant la dépose. Les radiographies et études techniques montrent que certaines scènes recouvrent des décors antérieurs plus clairs, sans doute des paysages : le cycle noir serait donc une seconde campagne.
Les 14 Peintures noires
Les titres ci-dessous sont conventionnels ; aucun n'est de Goya.
| Œuvre | Salle d'origine | Remarques |
|---|---|---|
| Saturne dévorant un de ses fils | Rez-de-chaussée | L'image la plus connue du cycle |
| Judith et Holopherne | Rez-de-chaussée | Judith brandit l'épée au-dessus d'Holopherne, hors champ |
| Le Sabbat des sorcières (Le Grand Bouc) | Rez-de-chaussée | Vaste frise d'une foule autour d'un bouc diabolique |
| Le Pèlerinage à San Isidro | Rez-de-chaussée | Procession nocturne de visages chantants et grimaçants |
| La Leocadia | Rez-de-chaussée | Femme en noir appuyée sur un tertre, souvent identifiée à Leocadia Zorrilla |
| Deux vieillards | Rez-de-chaussée | Vieil homme au bâton, une figure lui criant à l'oreille |
| Deux vieillards mangeant de la soupe | Rez-de-chaussée | Figures édentées, presque des crânes |
| Atropos (Les Parques) | Étage | Les trois Parques et un homme ligoté flottant dans les airs |
| Duel au gourdin | Étage | Deux hommes s'affrontant, les jambes enfoncées dans le sol |
| Vision fantastique (Asmodée) | Étage | Deux figures volant au-dessus d'un rocher et de soldats |
| Le Saint-Office (Pèlerinage à la fontaine de San Isidro) | Étage | Groupe de personnages encapuchonnés et sinistres |
| Hommes lisant | Étage | Hommes réunis autour d'un texte |
| Deux femmes et un homme (Femmes riant) | Étage | Petite scène énigmatique |
| Le Chien | Étage | Tête de chien derrière une pente, devant un vaste champ coloré vide |
Le Chien est souvent présenté comme l'une des images les plus modernes du XIXe siècle : presque toute la surface est une étendue vide, ocre et brune, d'où n'émerge que la petite tête d'un animal levant les yeux derrière une pente sombre.
Style et technique
Les Peintures noires partagent une palette réduite de noirs, bruns, ocres, gris et blancs, avec de rares touches de rouge, de bleu ou de vert. Goya travaille vite, à la brosse large et sans doute au couteau, en laissant visibles les coups de pinceau et les raclures. Les visages tournent à la caricature, réduits à des masques aux bouches ouvertes et aux yeux fixes. Les foules se fondent en une seule masse. Les compositions sont souvent décentrées, avec de grandes zones vides (Le Chien, Le Sabbat), et l'éclairage, théâtral, n'a pas de source identifiable.
Ces traits rapprochent les peintures murales des dernières séries gravées de Goya, en particulier les Disparates, et de ses dessins sur la folie, la vieillesse et la violence, mais ici à échelle monumentale et en couleur.
Les interprétations
On distingue trois grandes familles de lectures, qui ne s'excluent pas. La lecture politique voit dans le cycle une réponse à la répression des libéraux sous Ferdinand VII : foules fanatisées, inquisiteurs et sorcières seraient les images d'une Espagne obscurantiste. La lecture existentielle rattache les peintures à l'âge, à la surdité et à la maladie du peintre : Saturne dévorant ses enfants (voir Saturne et Cronos), les Parques, les vieillards à la soupe et Le Chien parlent du temps, de la mort et de l'isolement, thèmes associés depuis la Renaissance à la mélancolie saturnienne. La lecture « programmatique » s'intéresse à la répartition dans les salles, par exemple la confrontation, au rez-de-chaussée, de la violence masculine de Saturne et de la violence féminine de Judith, sous le regard de La Leocadia.
Depuis 2003, une thèse minoritaire de Juan José Junquera soutient, à partir d'actes de propriété, que l'étage aurait été construit après le départ de Goya et que le cycle ne serait pas entièrement de sa main. Le Prado et la plupart des spécialistes la rejettent : l'attribution à Goya reste le consensus.
Des murs à la toile
En 1873, le banquier Frédéric Émile d'Erlanger achète la Quinta. Entre 1874 et 1878 environ, le restaurateur du Prado Salvador Martínez Cubells dépose les peintures : la couche picturale est protégée par du papier et du tissu collés, détachée de l'enduit puis reportée sur toile. L'opération sauve les œuvres, mais provoque des pertes, aplatit la matière et impose d'importantes retouches ; la comparaison avec les photographies de Laurent montre que certains détails ont changé. Erlanger expose les toiles à l'Exposition universelle de Paris en 1878, ne trouve pas d'acheteur et les offre à l'État espagnol en 1881. La maison est ensuite démolie.
Les toiles sont aujourd'hui réunies dans le bâtiment Villanueva du Prado, dans une salle qui évoque les deux pièces de la Quinta. Pour le précédent illustre du même thème, conservé dans le même musée, voir le Saturne de Rubens ; pour la tradition plus large, Saturne dans la peinture.
Questions fréquentes
Combien y a-t-il de Peintures noires ?
Quatorze, toutes au musée du Prado. Sept se trouvaient au rez-de-chaussée de la Quinta del Sordo et sept à l'étage.
Pourquoi les appelle-t-on Peintures noires ?
Le nom renvoie à la fois à leur palette sombre, dominée par les noirs et les bruns, et à leurs sujets : sorcellerie, violence, vieillesse et mort. Goya ne leur a donné ni nom collectif ni titres.
Qu'était la Quinta del Sordo ?
Une maison de campagne sur la rive droite du Manzanares, face à Madrid, achetée par Goya en 1819. Son nom, « la maison du Sourd », venait d'un ancien propriétaire, mais convenait aussi au peintre. Le bâtiment a été démoli au début du XXe siècle.
Les Peintures noires sont-elles vraiment de Goya ?
Le consensus est très largement affirmatif. Une thèse de Juan José Junquera (2003) a contesté l'attribution d'une partie du cycle, mais elle a été rejetée par le Prado et la plupart des spécialistes.
Sources
- Musée du Prado, notices et études techniques des Peintures noires
- Nigel Glendinning, « The Strange Translation of Goya's Black Paintings », The Burlington Magazine, 1975
- Charles Yriarte, Goya, Paris, 1867
- Juan José Junquera, Las Pinturas negras de Goya, Scala, 2003