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La mélancolie saturnienne, du génie à la bile noire

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« Saturnien » qualifie un tempérament sombre, grave et mélancolique, réputé dominé par la planète Saturne. L'idée vient de la médecine antique des humeurs, qui reliait la mélancolie à la bile noire, et de l'astrologie, qui rattachait cette humeur froide et sèche à l'astre le plus lent. À la Renaissance, Marsile Ficin et Albrecht Dürer en firent aussi la marque du génie, avant que Verlaine ne place ses premiers poèmes sous ce signe en 1866.

Sommaire
  1. La bile noire et l'astre froid
  2. Le paradoxe du génie mélancolique
  3. Melencolia I de Dürer
  4. De Burton à Verlaine
  5. Le saturnien au XXe siècle
  6. Saturnien, saturnin, saturnal : les mots
  7. Questions fréquentes
  8. Sources

La bile noire et l'astre froid

La médecine hippocratique décrivait le corps comme un équilibre de quatre humeurs : le sang, le phlegme, la bile jaune et la bile noire. L'excès de bile noire, humeur froide et sèche liée à la terre et à l'automne, produisait la mélancolie, mot qui signifie littéralement « bile noire ». Au Moyen Âge, sous l'influence de l'astrologie arabe, chaque humeur fut associée à une planète : à la bile noire revint Saturne, l'astre le plus lointain et le plus lent, réputé froid et sec comme elle.

Le Saturne astrologique hérite aussi des traits du dieu (voir Saturne, dieu romain) : la vieillesse, la terre que l'on travaille, l'exil, la prison du Titan vaincu. Les gravures allemandes du XVe siècle représentant les « enfants des planètes » montrent sous Saturne des paysans qui labourent, des mendiants, des prisonniers aux fers et des pendus : la condition la plus dure. Le métal de Saturne, lourd et sombre, est le plomb (voir Saturne et l'alchimie).

Le paradoxe du génie mélancolique

Un texte antique a renversé cette image. Le livre XXX des Problèmes, transmis sous le nom d'Aristote mais sans doute rédigé dans son école, pose une question célèbre : pourquoi tous les hommes d'exception, en philosophie, en politique, en poésie ou dans les arts, sont-ils manifestement mélancoliques ? La réponse distingue une bile noire pathologique d'une bile noire tempérée, source d'inspiration.

À la fin du XVe siècle, le Florentin Marsile Ficin, traducteur de Platon, réunit cette idée et l'astrologie dans le premier livre de son De vita libri tres (1489), consacré à la santé des lettrés. Les savants, explique-t-il, sont naturellement enfants de Saturne : l'étude assèche et refroidit, mais Saturne, le plus haut des astres, est aussi celui de la contemplation la plus élevée. Ficin, qui se plaignait dans ses lettres de l'emprise de Saturne sur son propre thème, propose des remèdes : la musique, les plantes et les influences tempérées de Jupiter et de Vénus. La mélancolie devient un fardeau noble, la rançon de la pensée.

Melencolia I de Dürer

La gravure Melencolia I d'Albrecht Dürer (1514) est l'image la plus commentée de cette tradition. Une figure ailée, massive, la tête appuyée sur la main, est assise, inerte, au milieu d'outils de géométrie et d'artisanat abandonnés : compas, rabot, scie, règle, un grand polyèdre, une sphère. Au-dessus d'elle pendent un sablier, une cloche et une balance ; au mur, un carré magique de quatre cases sur quatre, dont chaque ligne, colonne et diagonale totalise 34, avec la date 1514 au centre de la dernière ligne. Une chauve-souris porte le titre dans le ciel, sous un arc-en-ciel et un astre rayonnant.

L'interprétation classique est celle d'Erwin Panofsky, Raymond Klibansky et Fritz Saxl dans Saturn and Melancholy (1964) : Dürer montrerait la mélancolie du génie créateur, qui possède les instruments du savoir mais se heurte aux limites de l'esprit. Le carré magique, associé à Jupiter dans la tradition occulte transmise par Agrippa, servirait à tempérer l'influence de Saturne. Le chiffre « I » renverrait au premier des trois degrés de la mélancolie inspirée chez Agrippa, celui de l'imagination, propre aux artistes. Ces lectures restent des hypothèses savantes : Dürer n'a laissé aucune explication.

De Burton à Verlaine

En 1621, l'Anglais Robert Burton publie The Anatomy of Melancholy, somme énorme sur toutes les formes de mélancolie, où l'influence de Saturne figure parmi les causes. Le XIXe siècle romantique et symboliste s'approprie ensuite le mot.

En 1866, le jeune Paul Verlaine publie ses Poèmes saturniens, son premier recueil, qui contient « Mon rêve familier » et « Chanson d'automne ». Le poème liminaire explique le titre : selon les sages d'autrefois, ceux qui sont nés sous le signe de Saturne ont reçu

Bonne part de malheur et bonne part de bile.

Verlaine joue de la tradition astrologique avec ironie, mais le recueil installe durablement le mot « saturnien » dans la langue poétique française. Baudelaire, de son côté, qualifie Les Fleurs du mal de « livre saturnien, / Orgiaque et mélancolique » dans son « Épigraphe pour un livre condamné ».

Le saturnien au XXe siècle

Le thème a survécu à la disparition de la médecine des humeurs. Susan Sontag intitule Sous le signe de Saturne (1980) son essai sur Walter Benjamin, qui se disait lui-même né sous cet astre. La musique et la littérature déclinent le même Saturne du temps et de l'âge : le mouvement « Saturne, celui qui apporte la vieillesse » des Planètes de Holst, la chanson Saturne de Brassens sur le temps qui passe, ou la longue marche mélancolique des Anneaux de Saturne de W. G. Sebald. Le terrifiant Saturne dévorant un de ses fils, peint par un Goya vieillissant, appartient à la même constellation d'images.

L'astrologie contemporaine a conservé un Saturne de la contrainte et de la maturation, notamment avec le retour de Saturne vers 29 ans ; elle reste une tradition symbolique, sans fondement scientifique.

Saturnien, saturnin, saturnal : les mots

MotSensExemple
SaturnienMélancolique, sombre ; ou relatif à la planèteUn tempérament saturnien ; les lunes saturniennes
SaturninRelatif au plomb ou causé par luiColique saturnine
SaturnalRelatif aux SaturnalesLes licences saturnales
JovialGai, sous l'influence de JupiterL'opposé du saturnien

Le français distingue ainsi soigneusement « saturnien » (l'humeur) et « saturnin » (le plomb), alors que l'anglais saturnine couvre les deux sens. Le couple saturnien-jovial résume d'ailleurs l'ancienne astrologie : Jupiter le bienveillant contre Saturne le grave, le fils contre le père.

Questions fréquentes

Que veut dire « saturnien » ?

« Saturnien » qualifie une personne ou une œuvre sombre, grave et mélancolique. Le mot désigne aussi, plus neutrement, ce qui se rapporte à la planète Saturne.

Pourquoi Saturne est-il associé à la mélancolie ?

L'astrologie médiévale associait la bile noire, humeur froide et sèche responsable de la mélancolie, à Saturne, planète réputée froide et lente. Le dieu, vieux et exilé, renforçait cette image.

Pourquoi Verlaine a-t-il intitulé son recueil Poèmes saturniens ?

Le poème d'ouverture explique que ceux qui naissent sous le signe de Saturne sont voués au malheur et à la bile, c'est-à-dire à la mélancolie. Verlaine place ainsi ses premiers poèmes sous un astre funeste, non sans ironie.

Que représente Melencolia I de Dürer ?

La gravure de 1514 montre une figure ailée prostrée parmi des instruments de savoir, souvent interprétée comme la mélancolie du génie créateur sous l'influence de Saturne. Le carré magique servirait à tempérer cette influence par Jupiter.

Sources

  • Pseudo-Aristote, Problèmes, XXX, 1
  • Marsile Ficin, De vita libri tres, Florence, 1489
  • Raymond Klibansky, Erwin Panofsky, Fritz Saxl, Saturne et la Mélancolie, trad. française, Paris, Gallimard, 1989
  • Paul Verlaine, Poèmes saturniens, Paris, Alphonse Lemerre, 1866

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