Les Anneaux de Saturne, le pèlerinage anglais de W. G. Sebald
Les Anneaux de Saturne (Die Ringe des Saturn. Eine englische Wallfahrt, 1995) est un livre de l'écrivain allemand W. G. Sebald dans lequel un narrateur raconte une marche le long de la côte du Suffolk, dans l'est de l'Angleterre, en août 1992. Chaque lieu traversé ouvre une digression vers l'histoire, de Thomas Browne et Rembrandt au Congo colonial, au commerce de la soie et aux villes englouties par la mer. Mêlant récit de voyage, essai, mémoire et fiction, illustré de photographies en noir et blanc, c'est l'une des proses les plus influentes de la fin du XXe siècle.
Sommaire
L'auteur
Winfried Georg Sebald naît en 1944 à Wertach, en Bavière, et s'installe en Angleterre dans les années 1960 ; il enseigne pendant des décennies à l'université d'East Anglia, à Norwich. Il écrit en allemand et suit de près ses traductions. Ses quatre livres de prose, Vertiges, Les Émigrants, Les Anneaux de Saturne et Austerlitz, le rendent célèbre dans le monde entier en quelques années. Il meurt dans un accident de voiture près de Norwich en décembre 2001.
La structure : une marche qui bifurque sans cesse
Le livre compte dix chapitres. Le cadre est simple : un an après sa marche, le narrateur, qui ressemble à Sebald sans jamais lui être formellement identifié, est hospitalisé à Norwich dans un état de quasi-paralysie et commence à consigner ce qu'il a vu. L'itinéraire passe notamment par Lowestoft, Somerleyton Hall, Southwold, Dunwich, Orford Ness, Woodbridge et Bungay.
Mais la marche n'est qu'un fil. Une station balnéaire mène au déclin de la pêche au hareng ; la vue de la mer à Southwold, à la bataille navale de Sole Bay (1672) ; un documentaire entrevu à la télévision dans une chambre d'hôtel, à Roger Casement et à son rapport sur les atrocités coloniales au Congo, puis, à travers lui, à l'enfance de Joseph Conrad et à son propre voyage sur le fleuve Congo. Ailleurs surgissent La Leçon d'anatomie peinte par Rembrandt en 1632, le médecin-écrivain Thomas Browne, le poète Edward FitzGerald, Swinburne, Chateaubriand, l'impératrice douairière Cixi et la révolte des Taiping. Le dernier chapitre suit l'histoire de la sériciculture, l'élevage du ver à soie, de la Chine à l'Europe et jusqu'à son usage sous le Troisième Reich.
Photographies en noir et blanc, cartes postales, plans et reproductions s'insèrent dans le texte sans légende. Elles semblent documenter, mais leur statut reste incertain : certaines montrent ce qui est décrit, d'autres seulement quelque chose d'approchant. Cette forme hybride, souvent imitée depuis, a fait de Sebald une référence pour les écrivains qui travaillent entre fiction et non-fiction.
Les thèmes
Destruction et déclin
Le thème dominant est la destruction, qu'elle vienne de la nature ou de l'histoire humaine. Dunwich, grand port médiéval, a presque entièrement disparu dans la mer ; les demeures aristocratiques tombent en ruine ; les forêts brûlent ; les empires laissent derrière eux des massacres. Les longues phrases calmes de Sebald enregistrent catastrophe après catastrophe sans jamais hausser le ton.
La mémoire et ses fragments
L'esprit du narrateur procède par associations, et le livre met en scène la mémoire elle-même : des fragments qui gravitent autour d'un tout perdu. Coïncidences, dates qui reviennent, figures qui se répondent à des siècles d'écart donnent l'impression d'un ordre caché qui ne se dévoile jamais tout à fait.
La mélancolie
Le livre s'inscrit dans la longue tradition de la mélancolie saturnienne, ce tempérament contemplatif et chagrin que les penseurs de la Renaissance plaçaient sous le signe de Saturne. L'essai de Susan Sontag Sous le signe de Saturne (1980), consacré à Walter Benjamin, avait déjà appliqué l'image à un intellectuel moderne ; le narrateur de Sebald descend directement de cette figure.
Pourquoi « Les Anneaux de Saturne » ?
Le titre s'éclaire par une épigraphe tirée d'une encyclopédie allemande, qui décrit les anneaux comme des particules de glace et de poussière en orbite autour de la planète, sans doute les restes d'une ancienne lune venue trop près et disloquée par les forces de marée de Saturne. Cette définition est la clé du livre : les anneaux sont les débris d'un ensemble autrefois entier, qui continuent de tourner, comme les fragments du narrateur tournent autour d'un passé perdu. L'idée astronomique est une véritable hypothèse scientifique, parmi d'autres encore discutées aujourd'hui (voir l'âge et l'origine des anneaux et la composition des anneaux). Le sens culturel, Saturne astre de la mélancolie et du temps (voir Saturne et Cronos), forme la seconde couche du titre.
Réception et adaptations
En France, la traduction de Bernard Kreiss paraît chez Actes Sud en 1999 ; en anglais, celle de Michael Hulse (1998) installe la réputation du livre, qui figure régulièrement parmi les grandes œuvres de son temps. Le documentaire de Grant Gee Patience (After Sebald) (2012) refait la marche avec des écrivains et des artistes. Le livre a inspiré marcheurs, photographes et romanciers, et ravivé l'intérêt pour Thomas Browne. Sur ce site, voir aussi d'autres œuvres qui font de Saturne un symbole, du Saturne de Holst à la science-fiction.
Questions fréquentes
De quoi parle Les Anneaux de Saturne ?
Du récit d'une marche sur la côte du Suffolk en 1992, chaque lieu servant de point de départ à des digressions sur l'histoire, la destruction, la mémoire et la mélancolie. Il n'y a pas d'intrigue au sens classique.
Les Anneaux de Saturne est-il un roman ?
Pas exactement. Le livre mêle récit de voyage, essai, autobiographie et invention, avec des photographies. Sebald refusait les étiquettes, et l'on parle généralement de prose de fiction ou d'œuvre hybride.
Pourquoi ce titre, Les Anneaux de Saturne ?
À cause de l'épigraphe qui définit les anneaux comme les fragments d'une lune détruite tournant encore autour de la planète, image des fragments d'histoire et de mémoire du livre, et parce que Saturne est l'astre traditionnel de la mélancolie.
Qui a traduit Les Anneaux de Saturne en français ?
Bernard Kreiss, pour Actes Sud, en 1999.
Sources
- W. G. Sebald, Les Anneaux de Saturne, trad. Bernard Kreiss, Actes Sud, 1999
- Susan Sontag, Under the Sign of Saturn, Farrar, Straus and Giroux, 1980 (trad. fr. Sous le signe de Saturne)
- Lynne Sharon Schwartz (dir.), The Emergence of Memory: Conversations with W. G. Sebald, Seven Stories Press, 2007
- Encyclopaedia Britannica, « W. G. Sebald »