Saturne, le plomb et l'alchimie
En alchimie, Saturne est le plomb : chacun des sept métaux connus des Anciens était associé à l'un des sept astres mobiles, et le plus lourd, le plus terne et le plus « froid » d'entre eux revenait à la planète la plus lente. Cette correspondance a laissé des traces durables dans la langue, jusqu'au mot « saturnisme », qui désigne encore en français l'intoxication par le plomb.
Sommaire
Sept astres, sept métaux
L'Antiquité connaissait sept métaux et sept astres errants. Leur mise en correspondance s'est stabilisée dans les textes alchimiques grecs de l'Antiquité tardive, après quelques variantes plus anciennes. Le philosophe Celse, cité par Origène, décrit déjà une échelle mystique à sept portes de métal, dont la première, de plomb, revenait à Cronos-Saturne (Origène, Contre Celse, VI, 22).
| Astre | Métal | Logique de l'association |
|---|---|---|
| Soleil | Or | Éclat, perfection, inaltérabilité |
| Lune | Argent | Blancheur, reflet |
| Mercure | Mercure (vif-argent) | Mobilité, fluidité ; le métal a pris le nom de la planète |
| Vénus | Cuivre | Métal de Chypre, île de Vénus |
| Mars | Fer | Métal des armes |
| Jupiter | Étain | Métal clair, réputé « tempéré » |
| Saturne | Plomb | Lourdeur, couleur sombre, lenteur, froid |
Le choix du plomb pour Saturne obéit à une logique d'analogie. Saturne est la planète la plus lente, près de 30 ans pour faire le tour du zodiaque (voir l'orbite de Saturne), et la plus éloignée connue des Anciens ; la médecine et l'astrologie la disaient froide et sèche. Le plomb est lourd, mou, gris, rapidement terni. Saturne, dieu âgé, était aussi le premier des dieux, et le plomb le point de départ de la transmutation, le métal « vil » que l'alchimiste espérait élever jusqu'à l'or du Soleil.
Le symbole ♄
Le signe ♄ désigne à la fois la planète et le plomb dans les traités alchimiques et les tables de chimie jusqu'au XVIIIe siècle. Il est traditionnellement interprété comme une faucille, l'attribut du dieu (voir Saturne, dieu romain), surmontée d'une petite croix ; ses formes anciennes, dans les manuscrits byzantins, dérivent plutôt d'une abréviation du nom grec de Cronos. Voir le nom et le symbole de Saturne.
Saturne dans le Grand Œuvre
Dans l'alchimie de la Renaissance et de l'époque baroque, Saturne devient un personnage allégorique. Il préside à la nigredo, l'œuvre au noir, première phase du Grand Œuvre, où la matière est dissoute, putréfiée, « mise à mort » avant sa renaissance. Le vieillard mélancolique, armé de sa faux, incarne cette décomposition nécessaire, ce qui rejoint la tradition de la mélancolie saturnienne.
Le mythe grec fournit des images toutes prêtes. Le dieu qui avale ses enfants devient une figure du dissolvant qui absorbe la matière ; la pierre emmaillotée qu'il recrache évoque la pierre philosophale. Dans l'Atalanta fugiens de Michael Maier (1617), recueil d'emblèmes accompagnés de fugues musicales, un emblème montre Saturne vomissant la pierre qu'il avait avalée à la place de Jupiter, présentée comme le monument que l'on érige pour les mortels. C'est une transposition directe du récit d'Hésiode (voir Saturne et Cronos).
Le vocabulaire « saturnien » de la chimie
Avant la nomenclature moderne de Lavoisier et de ses collègues (1787), de nombreux composés du plomb portaient le nom de Saturne.
- Sucre de Saturne (saccharum Saturni) : l'acétate de plomb, au goût sucré. On s'en servit, de façon désastreuse, pour adoucir des vins aigres.
- Extrait de Saturne : une solution d'acétate basique de plomb, diluée dans l'eau pour donner l'« eau blanche » ou eau de Goulard, du nom du chirurgien montpelliérain Thomas Goulard qui la popularisa au XVIIIe siècle contre les inflammations.
- Arbre de Saturne : une arborescence de cristaux de plomb qui se forme quand on plonge un morceau de zinc dans une solution d'acétate de plomb, expérience classique de démonstration.
- Vinaigre de Saturne, sel de Saturne : autres noms de préparations à base d'acétate de plomb.
Le saturnisme : du symbole à la santé publique
Le terme « saturnisme », formé au XIXe siècle, désigne l'intoxication par le plomb. Il est toujours en usage en français médical, alors que l'anglais saturnism est devenu rare au profit de lead poisoning. Le plomb agit sur le système nerveux, le sang, les reins et la digestion ; il est particulièrement toxique pour le cerveau des enfants. L'Organisation mondiale de la santé considère qu'il n'existe aucun seuil d'exposition sans danger.
L'histoire du métal en porte la marque. Les Romains en faisaient des tuyaux, d'où plumbum, qui a donné « plombier ». Vitruve recommandait déjà les conduites de terre cuite, jugeant l'eau des tuyaux de plomb moins saine (De l'architecture, VIII, 6). Les Romains faisaient aussi réduire du moût de raisin dans des chaudrons de plomb pour obtenir un sirop, la sapa. L'idée que l'intoxication au plomb aurait précipité la chute de Rome, popularisée au XXe siècle, est toutefois rejetée par la plupart des historiens, faute de preuves suffisantes.
Aux époques moderne et contemporaine, le saturnisme frappa les peintres, les imprimeurs, les ouvriers des fabriques de céruse (blanc de plomb) et les buveurs de cidre du Devon, empoisonnés par des pressoirs garnis de plomb. On a parfois proposé que la maladie qui rendit Goya sourd en 1792-1793 ait été une intoxication par le blanc de plomb de sa palette ; cette hypothèse reste invérifiable et concurrencée par d'autres diagnostics (voir Saturne dévorant un de ses fils). En France, le saturnisme infantile, lié notamment aux vieilles peintures au plomb des logements anciens, fait l'objet d'une déclaration obligatoire, et l'incendie de Notre-Dame de Paris en 2019, qui fit fondre plusieurs centaines de tonnes de plomb de la toiture et de la flèche, a remis le sujet au premier plan.
Questions fréquentes
Pourquoi le plomb est-il associé à Saturne ?
Saturne était la planète la plus lente et la plus lointaine connue, réputée froide et pesante. Le plomb, lourd, terne et mou, lui correspondait par analogie dans le système des sept métaux et des sept astres.
Que signifie le mot saturnisme ?
Le saturnisme est l'intoxication par le plomb. Le mot vient de l'ancien nom alchimique du plomb, Saturne.
Quel est le symbole alchimique du plomb ?
C'est ♄, le même signe que celui de la planète Saturne. On l'interprète souvent comme une faucille stylisée.
Qu'est-ce que le sucre de Saturne ?
C'est l'ancien nom de l'acétate de plomb, ainsi appelé à cause de son goût sucré. Il est très toxique.
Sources
- Origène, Contre Celse, VI, 22
- Vitruve, De l'architecture, VIII, 6
- Michael Maier, Atalanta fugiens, Oppenheim, 1617
- Organisation mondiale de la santé, « Intoxication au plomb et santé »